Les origines : le chaturanga de l'Inde ancienne

Un jeu né il y a quinze siècles de l'autre côté du globe se joue aujourd'hui dans les clubs de Montréal, de Québec ou de Toronto : voilà le fil que nous allons remonter. Les échecs remontent à l'Inde de l'époque Gupta, probablement entre le IVe et le VIe siècle de notre ère. Le jeu ancestral s'appelle le chaturanga, mot sanskrit qui signifie « les quatre divisions de l'armée » : l'infanterie (futurs pions), la cavalerie (futurs cavaliers), les éléphants (futurs fous) et les chars de guerre (futures tours).

Le chaturanga se jouait sur un plateau de 8 x 8 cases et comportait déjà l'essentiel de la structure des échecs modernes : deux armées opposées, un roi à capturer, des pièces aux déplacements différenciés. Des différences subsistaient : certaines variantes, plus tardives, se jouaient à quatre avec des dés (le chaturaji), et les règles de déplacement des pièces différaient légèrement.

La transmission en Perse : le chatrang et le shatranj

Vers le VIe siècle, le jeu parvient en Perse sassanide sous le nom de chatrang, qui devient vite le shatranj. La Perse est le premier pays où l'on trouve des documents écrits sur les échecs, notamment le « Wizārišn ī čatrang » (« Explication des échecs »), texte qui raconte comment le jeu fut apporté d'Inde à la cour du roi Khosrau Ier.

En Perse, le jeu se raffine considérablement. La règle du « mat » s'établit : le roi ne peut pas être capturé, il doit être placé dans une situation où sa capture est inévitable (mat vient de shah mat, « le roi est mort » en persan). La dimension stratégique et cérébrale du jeu, distincte de sa dimension guerrière rituelle, s'affirme.

L'étymologie : les mots « échecs » et « échec et mat » viennent directement du persan. « Échecs » dérive de shah (roi), par le vieux français « esches ». « Mat » vient de mât (mort), de l'arabe māta (il est mort). Gagner aux échecs, c'est donc littéralement constater que « le roi est mort ».

La conquête islamique et la diffusion arabe

Lorsque les armées arabes conquièrent la Perse au VIIe siècle, elles adoptent le shatranj et le répandent dans tout l'empire islamique, de l'Espagne à l'Asie centrale. Le jeu devient un art prisé des cours califales, et les califes Haroun al-Rashid et al-Ma'mun étaient des joueurs passionnés. Des théoriciens arabes — al-Adli, al-Lajlaj, as-Suli — rédigent les premiers traités de stratégie, qui analysent des positions et des finales.

Le monde islamique médiéval met aussi au point les « mansubat » — des problèmes d'échecs composés à l'avance (ancêtres des problèmes modernes) — ainsi que les premières notations de parties.

L'arrivée dans l'Europe médiévale

Les échecs gagnent l'Europe aux IXe-Xe siècles par deux voies : l'Espagne maure (les joueurs d'al-Andalus transmettent le jeu aux royaumes chrétiens du nord) et l'Italie (par les contacts avec le monde byzantin et arabe de la Méditerranée). Au Xe siècle, des pièces d'échecs apparaissent dans des inventaires de monastères et des chroniques de cours royales.

Les pièces médiévales européennes gardent longtemps l'iconographie abstraite de l'islam (les pièces arabes ne comportaient pas de représentation humaine, pour des raisons religieuses), avant d'adopter peu à peu des formes figuratives : le roi en roi, la reine en reine, les cavaliers à cheval.

La révolution des règles modernes (XVe siècle)

Le tournant décisif dans l'histoire des règles survient à la fin du XVe siècle, probablement en Espagne ou en Italie, entre 1470 et 1490. Plusieurs changements fondamentaux transforment le jeu médiéval en échecs tels que nous les connaissons :

Ces changements accélèrent considérablement le rythme du jeu et font croître de façon exponentielle sa complexité tactique. L'Espagne devient la première grande puissance des échecs modernes : Ruy López de Segura publie en 1561 l'un des premiers grands traités des échecs modernes, avec l'analyse de l'ouverture qui porte son nom.

Les grands champions avant le titre officiel

Avant l'établissement du premier championnat du monde officiel en 1886, plusieurs joueurs étaient reconnus comme les meilleurs au monde de leur époque :

Philidor (1726–1795) fut le premier joueur européen universellement reconnu comme supérieur à tous ses contemporains. Français et compositeur de musique, il a aussi écrit l'un des premiers grands traités modernes d'échecs, avec la formule devenue célèbre : « Les pions sont l'âme des échecs. »

Paul Morphy (1837–1884), Américain de La Nouvelle-Orléans, a dominé les échecs mondiaux durant quelques années brillantes avant de se retirer de façon mystérieuse. Ses parties, d'une élégance et d'une profondeur saisissantes pour son époque, sont encore étudiées aujourd'hui.

L'ère des champions du monde officiels

En 1886, Wilhelm Steinitz bat Johannes Zukertort lors de ce qu'on reconnaît comme le premier championnat du monde officiel. Steinitz devient le premier champion du monde en titre. Depuis, la succession des champions est continue (18 à ce jour; voici les principaux) :

ChampionAnnéesNationalité
Wilhelm Steinitz1886–1894Autrichien/Américain
Emanuel Lasker1894–1921Allemand
José Raúl Capablanca1921–1927Cubain
Alexander Alekhine1927–1935, 1937–1946Russe/Français
Max Euwe1935–1937Néerlandais
Mikhail Botvinnik1948–1963 (avec interruptions)Soviétique
Bobby Fischer1972–1975Américain
Garry Kasparov1985–2000Soviétique/Russe
Magnus Carlsen2013–2023Norvégien
Gukesh D2024–Indien

Possédez un échiquier digne de l'histoire du jeu

L'histoire du jeu d'échecs est aussi celle de ses objets. Le Palais des Echecs propose des coffrets d'échecs en noyer et en bois précieux qui honorent cette tradition millénaire.

Découvrir les jeux en bois →

Cette longue histoire se prolonge aujourd'hui dans les clubs et les tournois du pays, sous l'égide de la Fédération québécoise des échecs (FQE) et de la Chess Federation of Canada. Pour mieux connaître les grands champions qui l'ont écrite, découvrez les portraits de Bobby Fischer et de Garry Kasparov, ou penchez-vous sur la notation algébrique, grâce à laquelle les parties de toute cette histoire ont été conservées.