Un phénomène culturel mondial

Lorsque Netflix met en ligne Le Jeu de la dame en octobre 2020, en plein confinement mondial, personne ne prévoit l'ampleur du raz-de-marée. En 28 jours, la série est regardée par 62 millions de foyers dans le monde, un record pour une minisérie. Elle devient alors la minisérie scénarisée la plus regardée de l'histoire de la plateforme.

L'effet sur le véritable monde des échecs est immédiat et mesurable. Les ventes de jeux d'échecs bondissent de 87 % aux États-Unis. Chess.com enregistre des millions de nouvelles inscriptions. Les tutoriels d'ouvertures sur YouTube cumulent des centaines de milliers de visionnements. Une génération qui ne connaissait les échecs que de loin redécouvre le jeu des rois à travers les yeux d'une héroïne romanesque.

Beth Harmon : un personnage fictif aux inspirations bien réelles

Beth Harmon, l'héroïne rousse aux yeux pers interprétée par Anya Taylor-Joy, est un personnage de fiction tiré du roman du même nom de Walter Tevis, paru en 1983. Tevis, joueur d'échecs amateur lui-même, a composé Beth à partir de plusieurs influences : Bobby Fischer pour le génie solitaire et l'ascension fulgurante, Vera Menchik pour la dimension de genre (première championne du monde, de 1927 jusqu'à sa mort en 1944), et son propre vécu d'alcoolique en rémission pour la dimension de la dépendance.

La réalité du genre : la fiction de Tevis soulève une vraie question : pourquoi n'y a-t-il jamais eu de femme championne du monde du titre ouvert? Judith Polgár (Hongrie) est la seule femme à avoir atteint le top 10 mondial, avec une 8e place au sommet en 2005. Elle a battu Kasparov, Karpov et Anand. Son retrait en 2014 reste une immense perte pour les échecs.

L'authenticité des parties : le travail des consultants

La série a pu compter sur les conseils de Garry Kasparov et de Bruce Pandolfini, célèbre entraîneur américain. Leur mission était double : rendre les parties crédibles aux yeux des connaisseurs, et les rendre dramatiques à l'écran pour les néophytes.

La plupart des positions montrées à l'écran sont réelles et jouables. Plusieurs parties de la série s'inspirent directement de véritables parties historiques. La partie finale contre Vasily Borgov reprend en grande partie une vraie partie, Ivanchuk-Wolff (Bienne, 1993), et Beth, avec les blancs, y ouvre par le gambit dame, ce qui cadre avec la pratique de haut niveau des années 1960.

Kasparov a lui-même déclaré que les scènes d'échecs étaient les plus authentiques qu'il ait vues dans un film ou une série, un compliment considérable de la part de l'un des plus grands champions de l'histoire.

La représentation de l'Union soviétique

La série dépeint l'URSS comme une machine à fabriquer des champions : des joueurs entraînés en équipe, soutenus par l'État, qui mettent leurs analyses en commun pour l'intérêt collectif. Cette représentation est historiquement juste. Entre 1948 et 1972, tous les champions du monde d'échecs étaient soviétiques, et le système de préparation collective était une réalité institutionnelle.

L'épisode final, où les joueurs soviétiques s'unissent pour aider Beth à préparer son match contre Borgov, joue de ce renversement avec une efficacité dramatique certaine. Dans la vraie vie, Fischer avait justement dénoncé en 1962, après le tournoi des candidats de Curaçao, cette solidarité soviétique comme une forme de tricherie organisée.

L'effet sur les ventes de jeux d'échecs

L'effet « Jeu de la dame » sur le marché des jeux d'échecs physiques a été spectaculaire et durable. Ici comme ailleurs en Europe et en Amérique du Nord, les vendeurs ont rapporté une forte hausse des ventes en 2020, qui s'est prolongée en 2021. Les boutiques spécialisées, comme Le Palais des Echecs, ont vu leurs commandes exploser pour des jeux esthétiques de qualité, les clients cherchant à retrouver l'atmosphère luxueuse de la série.

Plus significatif encore, la série a ravivé l'intérêt pour les beaux jeux d'échecs en bois. Beth joue sur des échiquiers soignés, avec de magnifiques pièces; ce soin de l'objet a trouvé écho chez un public désireux d'acquérir non pas seulement un jeu, mais un objet de valeur et de prestige.

Le vrai gambit dame : l'ouverture derrière la série

La série a fait entrer l'expression « gambit dame » dans le vocabulaire courant, mais peu de spectateurs savent qu'il s'agit d'une véritable ouverture, l'une des plus analysées de l'histoire. Pour tout savoir sur l'ouverture réelle qui donne son titre à la série, lisez notre article complet sur le gambit dame en tant qu'ouverture d'échecs.

En bref : le gambit dame (1.d4 d5 2.c4) offre un pion en c4 que les noirs peuvent accepter (gambit dame accepté) ou refuser (gambit dame refusé). Ce n'est pas un vrai sacrifice dans la plupart des variantes — les blancs récupèrent facilement le pion —, mais il crée des structures tendues où les blancs exercent une pression positionnelle durable.

Ce que la série n'enseigne pas sur les échecs

Malgré son authenticité relative, la série véhicule quelques idées fausses sur les échecs de haut niveau. L'image d'un génie solitaire qui apprend seul, sans entraîneur, dix fois plus vite que les autres, ne correspond pas à la réalité de la formation des grands champions et championnes d'aujourd'hui. Les joueurs d'élite contemporains travaillent avec des équipes entières, utilisent des moteurs d'analyse et étudient des dizaines de milliers de parties.

La dramatisation des parties — où chaque coup est une révélation visuelle — sous-estime aussi la dimension profondément cérébrale, et invisible, des vrais combats de haut niveau, où des heures s'écoulent sans que rien ne semble se passer sur l'échiquier, tandis que des architectures mentales d'une complexité extraordinaire se bâtissent dans la tête des joueurs.

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La série a donné à des millions de personnes l'envie de jouer sur un échiquier beau et élégant. Découvrez les ensembles complets en bois et les échiquiers en bois massif du Palais des Echecs.

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L'héritage de la série : une nouvelle génération de joueurs

Six ans après sa diffusion, Le Jeu de la dame demeure une référence culturelle qu'on cite dès qu'il est question d'échecs. Des millions de spectateurs ont au moins essayé d'apprendre le jeu. Même si une infime fraction seulement est devenue des joueurs réguliers, l'effet net sur la communauté mondiale est positif et mesurable.

Si la série vous a donné envie de jouer pour de vrai, poussez la porte d'un club affilié à la Fédération québécoise des échecs (FQE) ou à la Chess Federation of Canada : on y accueille volontiers les nouveaux venus. Pour mieux connaître le monde qui a inspiré la série, plongez dans la grande histoire des échecs ou lisez la biographie de Bobby Fischer, le véritable génie américain qui a dominé les Soviétiques et dont le parcours ressemble à bien des égards à celui de Beth Harmon.